De 11,2 G$ à une fourchette de 16,5 à 22,4 G$
Un tunnelier conventionnel, au bon diamètre pour livrer les mêmes 3,66 m intérieurs, coûterait environ 35 à 60 M$ par kilomètre — contre 12,9 M$/km avec The Boring Company au scénario réaliste. Le total du projet grimperait d'environ +5,4 à +11,2 G$, soit +48 % à +100 %.
Position de l'auteur. Je ne recommande pas ce scénario : il coûte nettement plus cher, et rien dans la géologie ou l'ingénierie ne justifie d'écarter The Boring Company. Cette page existe pour une autre raison. Les grands projets d'infrastructure traversent plusieurs paliers de gouvernement — municipal, provincial, fédéral — chacun avec ses propres règles d'appel d'offres, ses critères de contenu canadien et parfois des considérations qui n'ont rien à voir avec l'ingénierie. Cette bureaucratie est parfois difficile à anticiper de l'extérieur. Plutôt que d'ignorer la question « et si un de ces paliers refusait ce fournisseur ? », voici la réponse chiffrée, honnêtement, dans le pire cas plausible.
1. Pourquoi envisager ce scénario
On peut imaginer plusieurs déclencheurs, sans qu'aucun ne soit plus probable qu'un autre et sans qu'il soit utile d'en privilégier un : un retard ou un pépin sur un chantier de The Boring Company ailleurs (Nashville, Las Vegas) qui refroidirait un décideur public ; une règle d'appel d'offres concurrentiel ou de contenu canadien qui écarterait un fournisseur unique non sollicité ; une réserve diplomatique, commerciale ou de sécurité, comme celles qui touchent parfois les échanges technologiques avec des entreprises américaines ; ou simplement la prudence politique d'un gouvernement qui préfère un consortium établi de longue date à une entreprise encore jeune sur ce type de contrat. La raison précise importe peu pour l'analyse qui suit — le calcul financier est le même quelle qu'en soit la cause.
C'est aussi la réponse la plus honnête à une critique qui revient souvent : « n'êtes-vous pas dangereusement dépendants d'une seule entreprise privée, dirigée par une seule personne ? » Plutôt qu'un slogan rassurant, voici ce que ça coûterait vraiment de s'en passer — et la conclusion, spoiler, est que le projet survit à ce scénario. Il coûte simplement plus cher.
2. Le bon diamètre à forer
Un tunnelier ne livre jamais directement le diamètre utile : il faut ajouter l'épaisseur du revêtement de béton segmentaire posé derrière la tête de coupe. Pour viser les 3,66 m intérieurs déjà retenus sur la page Dimensions — la mesure qui respecte avec confort la norme de largeur cyclable de Vélo Québec — un tunnelier conventionnel doit forer sensiblement plus large que ce diamètre fini.
Le meilleur point de comparaison est un chantier récent, canadien, dans une roche apparentée : le tunnel de stockage des eaux combinées (CSST) d'Ottawa. Un consortium Dragados-Tomlinson y a foré deux tunnels totalisant 6,2 km avec un tunnelier de 3,7 m de diamètre, dans des formations calcaires traversées de schistes noirs lités — une géologie ordovicienne de la même famille que celle de Québec — pour livrer un tunnel fini d'environ 3,0 m. L'écart, environ 350 mm, correspond à l'épaisseur du revêtement.
| Référence | Diamètre foré | Diamètre fini | Revêtement |
|---|---|---|---|
| Tunnel Rosemont, Montréal (2015) | 3,00 m | — (conduite de 2,1 m insérée) | — |
| CSST, Ottawa (2016-2019) | 3,70 m | ≈ 3,00 m | ≈ 350 mm |
| Vélo Tunnel Québec (besoin) | ≈ 4,2 à 4,3 m | 3,66 m | ≈ 300-325 mm |
Autrement dit, viser un intérieur de 3,66 m exige de forer environ 40 % de surface en plus qu'à Ottawa — et bien davantage que les 3,0 m forés à Montréal pour le tunnel du réservoir Rosemont, souvent cité comme point de repère mais en réalité trop étroit une fois qu'on tient compte du revêtement : ce chantier logeait une conduite d'eau de 2,1 m, pas un espace cyclable ouvert de 3,66 m.
3. Le tarif d'un tunnelier conventionnel
Deux chantiers réels permettent d'estimer ce que coûterait, aujourd'hui, un tunnelier conventionnel au bon diamètre.
69,3 M$ pour 4 km forés à 3,0 m (2014-15), remis à l'échelle pour un forage de 4,2 à 4,3 m et actualisé pour l'inflation de la construction depuis (~45 %).
232 M$ pour 6,2 km forés à 3,7 m (2016-19), dans une roche apparentée, remis à la même échelle et actualisé (~30 %).
Les deux méthodes convergent vers une fourchette commune :
35 à 60 M$/km — centre de gravité ≈ 48 M$/km
Soit, dans les unités déjà utilisées sur ce site, environ 41 à 70 US$/mille effectif — au-delà même du scénario le plus pessimiste que The Boring Company envisage pour elle-même (40 US$/mille, gel total). Ce n'est pas incohérent : ce scénario-là suppose que The Boring Company garde ses avantages structurels (creusement continu, aucune mobilisation sur mesure par projet, segments produits en série, automatisation) même si son prix arrête de baisser. Un vrai concurrent conventionnel perd tous ces avantages, pas seulement la trajectoire de baisse.
4. L'impact sur le budget complet
La bonne nouvelle : ce changement de fournisseur ne touche que deux lignes du budget. Tout le reste — stations, systèmes techniques, puits d'évacuation, flotte de vélos, terrains, exploitation annuelle — ne dépend pas de qui a creusé le trou.
Ce qui change
- Tunnels (150 km) : de 1,93 G$ à une fourchette de 5,25 à 9,00 G$
- Échangeurs souterrains : de 0,70 G$ à une fourchette de 1,27 à 1,76 G$
- Ingénierie, gestion et contingence, en proportion des deux postes ci-dessus
Ce qui reste identique
- Stations (1,24 G$) — aucun quai, aucun wagon, indépendant du tunnelier
- Systèmes techniques, puits d'évacuation, flotte de vélos, terrains
- Exploitation annuelle (≈ 212 M$/an) — le tunnel fini se gère de la même façon
| Poste (M$) | B · Réaliste (The Boring Co.) | Bas | Centre | Haut | E · Pire cas (The Boring Co.) |
|---|---|---|---|---|---|
| Tarif tunnel effectif | 15 US$/mi | 41 US$/mi | 56 US$/mi | 70 US$/mi | 40 US$/mi |
| Tarif tunnel (M$/km) | 12,9 | 35 | 48 | 60 | 34,3 |
| Tunnels (150 km) | 1 930 | 5 250 | 7 200 | 9 000 | 5 150 |
| Échangeurs souterrains | 700 | 1 270 | 1 540 | 1 760 | 1 250 |
| Stations, systèmes, puits, vélos, terrains | 5 360 | 5 360 | 5 360 | 5 360 | 6 275 |
| Ingénierie, gestion, permis, contingence | 3 181 | 4 660 | 5 502 | 6 270 | 5 725 |
| TOTAL | ≈ 11,2 G$ | ≈ 16,5 G$ | ≈ 19,6 G$ | ≈ 22,4 G$ | ≈ 18,4 G$ |
| Coût par kilomètre | 74 M$ | 110 M$ | 131 M$ | 149 M$ | 122 M$ |
- Bas : proche du repère Rosemont remis à l'échelle — hypothèse la plus favorable pour un fournisseur conventionnel.
- Centre : moyenne des deux repères (Rosemont et CSST d'Ottawa) — le scénario à retenir par défaut.
- Haut : proche du repère CSST remis à l'échelle — hypothèse la plus prudente, sans les gains d'échelle d'un fournisseur qui produit ses tunneliers en série.
Le chiffre qui résume tout. Au centre, changer de fournisseur coûte +8,4 G$ (+75 %) de plus qu'avec The Boring Company au scénario réaliste — et dépasse même le pire cas que The Boring Company envisage pour elle-même. Ce n'est pas une catastrophe : c'est le prix à payer pour ne dépendre d'aucune entreprise en particulier.
5. Comparé aux autres modes de transport
Comme sur la page Comparaison des prix, trois façons de mesurer : au kilomètre construit, par trajet, et par usager chaque année.
| Mode de transport | Longueur | Coût total | Coût / km |
|---|---|---|---|
| Tunnel vélo — avec The Boring Company | 150 km | ≈ 11,2 G$ | ≈ 74 M$/km |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, bas | 150 km | ≈ 16,5 G$ | ≈ 110 M$/km |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, centre | 150 km | ≈ 19,6 G$ | ≈ 131 M$/km |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, haut | 150 km | ≈ 22,4 G$ | ≈ 149 M$/km |
| Métro léger — REM, Montréal | 67 km | 9,4 G$ | ≈ 140 M$/km |
| Tramway — TramCité, Québec | 19,3 km | 7,6 G$ | ≈ 394 M$/km |
Honnête jusqu'au bout : au scénario haut (149 M$/km), le tunnel vélo coûte légèrement plus cher au kilomètre que le REM (140 M$/km) — la seule case du tableau où l'avantage disparaît. Même là, il reste près de trois fois moins cher que le tramway de Québec. Et au centre (131 M$/km), l'avantage sur le REM survit, mais de justesse.
Le coût par trajet, lui, ne bouge pas : il dépend du budget d'exploitation (≈ 212 M$/an), qui reste le même peu importe qui a construit le tunnel. Un tunnel fini se gère de la même façon, quel que soit le tunnelier qui l'a creusé. Le coût par trajet demeure donc autour de 3,85 $ à l'achalandage cible — toujours sous les 8,90 $ du RTC.
| Mode de transport | Coût annuel / usager | Ce que ça comprend |
|---|---|---|
| Automobile | 8 000 – 12 000 $ | Achat, essence, assurance, entretien, stationnement, plus coûts publics |
| RTC — transport collectif | ≈ 4 700 $ | Subvention publique par usager régulier (exploitation + immobilisations) |
| Tunnel vélo — avec The Boring Company | ≈ 2 180 $ | Amortissement de 11,2 G$ sur 50 ans + exploitation, réparti sur 200 000 usagers |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, bas | ≈ 2 710 $ | Amortissement de 16,5 G$ sur 50 ans + exploitation |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, centre | ≈ 3 020 $ | Amortissement de 19,6 G$ sur 50 ans + exploitation |
| Tunnel vélo — sans The Boring Company, haut | ≈ 3 300 $ | Amortissement de 22,4 G$ sur 50 ans + exploitation |
Amortissement linéaire sur 50 ans, sans intérêts d'emprunt (même base que le REM, le tramway et le TGV Alto, dont les coûts sont toujours annoncés hors financement — voir la page Comparaison des prix), plus 212 M$/an d'exploitation, divisé par 200 000 usagers — avant les revenus d'une tarification d'accès, qui abaisseraient encore le coût net dans tous les scénarios.
Même au pire cas, toujours moins cher qu'une auto — et que le RTC.
Au centre (≈ 3 020 $/usager/an), le tunnel vélo reste sous le RTC (≈ 4 700 $), même sans The Boring Company. Et dans tous les scénarios, il demeure nettement sous le coût d'une automobile (8 000 à 12 000 $). Perdre The Boring Company coûte cher en capital ; ça ne rend pas le projet absurde pour l'usager.
6. Ce qui ne change pas malgré tout
Écarter The Boring Company n'invalide aucun des fondements techniques du projet. La géologie de Québec reste la même, tout comme la prime de roc estimée pour la creuser. Les tunneliers conventionnels pour roc dur — à grippeurs, à bouclier simple ou double — sont utilisés depuis des décennies partout dans le monde ; c'est une technologie plus ancienne et plus éprouvée que celle de The Boring Company, pas moins. Un appel d'offres concurrentiel entre plusieurs soumissionnaires, plutôt qu'un fournisseur unique, se marie aussi plus naturellement aux règles québécoises de marchés publics — un argument de plus à faire valoir devant le BAPE.
Ce que ce scénario change, c'est uniquement le prix. Et même à son pire, ce prix reste dans une catégorie à part face aux autres mégaprojets de la région — REM excepté, de justesse.
Sources principales. Tunnel du réservoir Rosemont, Montréal — contrat de 69,3 M$ pour une conduite d'eau de 2,1 m en tunnel foré à 3,0 m (2014-2015) : Michaudville. Tunnel de stockage des eaux combinées (CSST), Ottawa — deux tunnels totalisant 6,2 km forés à 3,7 m dans des formations calcaires et schisteuses, contrat de 232 M$ (2016-2019) : Dr. G. Sauer & Partners, Environmental Science & Engineering Magazine, Ville d'Ottawa. Comparables québécois : REM — 9,4 G$ pour 67 km, Le Devoir ; tramway de Québec — 7,6 G$ pour 19,3 km, La Presse. Chiffres du tunnel vélo (scénarios avec The Boring Company) : pages Construction, Exploitation et Comparaison des prix de ce site.