Le coût, on le voit tout de suite. La valeur, elle s'étale sur 50 ans.

On compare presque toujours une grande infrastructure à son prix affiché, comme si c'était une dépense à fonds perdu. Mais un réseau se juge sur sa durée de vie. Sur cinquante ans, additionnez les maladies évitées, le travail rendu possible et les loyers encaissés auprès d'Hydro-Québec et des télécoms : l'ordre de grandeur change complètement de nature.

Deux façons, bien différentes, de « se financer »

Avant les chiffres, une distinction honnête, car tout repose dessus. Un projet peut « rapporter » de deux manières qu'il ne faut jamais confondre.

La première, c'est la valeur qu'il rend à la collectivité : des gens en meilleure santé, qui coûtent moins cher au système de soins et travaillent plus longtemps. Cette valeur est énorme, mais elle est diffuse — elle n'atterrit pas dans le compte de banque du réseau. Elle justifie l'investissement public et le rembourse en bien-être, pas en dépôt bancaire.

La seconde, c'est l'argent réel que le réseau encaisse : les loyers de la fibre optique, l'hébergement des antennes cellulaires, la redevance d'Hydro-Québec, les contrats de livraison. Ça, ce sont de vraies recettes, qui allègent directement la facture.

Les deux pointent dans la même direction. La première est la plus grosse ; la seconde est la plus concrète. Regardons-les tour à tour.

1. Ce que le réseau fait économiser à la société

Faire descendre sous terre des dizaines de milliers de personnes autrefois sédentaires, c'est les faire pédaler quatre saisons sur quatre. Et l'assistance électrique n'y change rien d'essentiel : les études — dont celles recensées par l'Institut de cardiologie de Montréal — confirment que le vélo électrique demeure une activité physique d'intensité modérée à vigoureuse, suffisante pour faire passer une personne de « sédentaire » à « active ». Or l'activité physique régulière agit sur presque tout : moins de maladies cardiovasculaires, moins de diabète, moins de dépression, un meilleur sommeil. À grande échelle, cela se traduit par des soins évités pour le système de santé, mais aussi par une population qui s'absente moins du travail, reste plus productive et tient plus longtemps dans son emploi avant que la maladie ne l'en éloigne.

En suivant la logique de l'outil HEAT de l'Organisation mondiale de la santé — la norme internationale pour chiffrer les bénéfices santé du vélo, qui évalue le vélo à assistance électrique comme catégorie à part entière — et avec une hypothèse prudente de convertir 50 000 usagers sédentaires en personnes réellement actives, une fraction seulement de l'achalandage visé par le réseau (200 000), la valeur cumulée de ces effets sur cinquante ans se situe dans un ordre de grandeur de 5 à 8 milliards de dollars canadiens. Le socle scientifique est solide : la plus grande étude du genre, menée sur 264 000 Britanniques et publiée dans le BMJ, associe le navettage à vélo à environ 41 % moins de décès prématurés, 45 % moins de cancers et 46 % moins de maladies cardiaques.

Ce seul chiffre mérite qu'on s'arrête. À lui seul, sans compter le moindre revenu, le bénéfice de santé et de productivité couvre déjà de la moitié aux trois quarts des ~11,2 milliards que coûte la construction. Autrement dit : même si le réseau ne rapportait pas un sou par ailleurs, la société récupérerait en valeur une grande partie de ce qu'elle a mis pour le bâtir.

Ces montants sont des estimations, pas des promesses — comme tous les chiffres de ce site, ce sont des ordres de grandeur, à raffiner par une étude dédiée. Mais leur ampleur est robuste : trois méthodes indépendantes — la valorisation de la mortalité évitée (l'approche HEAT), la valeur par kilomètre parcouru mesurée à Copenhague et au Bénélux, et les coûts canadiens de l'inactivité physique — convergent vers la même conclusion : sur un demi-siècle et à l'échelle d'une région, la prévention par l'activité physique se compte en milliards. Les sources sont au bas de la page.

2. Ce que le réseau gagne par lui-même

Passons maintenant à l'argent bien réel. Le tunnel est creusé une seule fois, mais il peut servir plusieurs fois. Le même corridor de 150 km qui transporte des vélos peut héberger les réseaux vitaux de la région — et les faire payer pour ça. C'est tout l'objet de la page Autres usages ; en voici la portée sur cinquante ans.

Source de revenuPar an (réaliste)Sur 50 ans
Fibre optique (location de conduits)5 M$≈ 250 M$
Couverture cellulaire (antennes)2 M$≈ 100 M$
Corridor électrique Hydro-Québec (redevance)4 M$≈ 200 M$
Eau & autres réseaux municipaux1,5 M$≈ 75 M$
Total (scénario réaliste)≈ 12,5 M$≈ 625 M$

Dans un scénario plus optimiste, ces loyers grimpent vers 30 M$ par année — soit près de 1,5 milliard de dollars sur cinquante ans. Et deux leviers s'ajoutent par-dessus, sans figurer dans le tableau :

L'addition

Mettons les trois grandeurs côte à côte. À gauche, ce qu'il faut mettre pour bâtir le réseau. À droite, ce que la société récupère et ce que le réseau encaisse, sur un demi-siècle.

Construire le réseau
≈ 11,2 G$

Coût de construction (scénario réaliste), dépense unique.

Valeur rendue à la société — 50 ans
5 – 8 G$

Santé et productivité. Diffuse, mais bien réelle.

Revenus encaissés — 50 ans
0,6 – 1,5 G$

Fibre, antennes, Hydro, réseaux — hors contribution unique et livraisons.

La valeur créée, plus l'argent encaissé, s'approche du coût de construction.

D'un côté, environ 11,2 milliards pour bâtir. De l'autre, de l'ordre de 5 à 8 milliards que la société récupère en santé et en productivité, plus 0,6 à 1,5 milliard de recettes concrètes : déjà de la moitié aux quatre cinquièmes du coût, sur la durée de vie du réseau. Et l'écart qui reste, deux revenus volontairement laissés hors du total pourraient le combler — la contribution possible d'Hydro-Québec, et surtout la livraison souterraine de colis, potentiellement énorme. Le tout sans demander un seul dollar aux cyclistes.

Ce que « autofinancement » veut dire — et ne veut pas dire

Soyons précis, parce que la nuance fait toute la crédibilité de l'argument. « S'autofinancer » ne veut pas dire qu'on peut bâtir le réseau sans avancer d'argent : la construction exige un financement initial — emprunt public, partenariat, subvention. Ce que montrent les chiffres, c'est que cet argent est récupéré sur la durée de vie de l'ouvrage : en valeur pour la collectivité, et en partie en recettes bien réelles.

De même, la valeur de santé n'est pas un chèque qu'on encaisse : c'est un coût qu'on évite, réparti sur des centaines de milliers de personnes et sur cinquante ans. Elle ne rembourse pas la facture au guichet, mais elle change radicalement le calcul : elle justifie l'investissement public bien au-delà de ce qu'une simple piste cyclable pourrait faire. Enfin, l'entretien courant du réseau demeure une dépense annuelle à part, que les revenus ci-dessus et, au besoin, un abonnement modeste permettent de couvrir.

La conclusion tient malgré ces réserves, et c'est ce qui la rend forte : un réseau cyclable souterrain n'est pas un gouffre financier, mais un investissement qui, sur sa durée de vie, se rembourse en grande partie tout seul — par la santé qu'il crée et par les revenus qu'il génère, avant même de faire payer le moindre usager.

Méthode et limites. Tous les montants sont en dollars canadiens et constituent des ordres de grandeur de niveau planification, à confirmer par une analyse financière détaillée et par un segment pilote. La valeur sociétale (santé, productivité) est distincte des recettes encaissées et ne se substitue pas à un financement de construction. Les projections excluent l'inflation et les intérêts. Sources et hypothèses détaillées sur les pages Coûts, Autres usages et Étude, ainsi que dans les sources ci-dessous.

Sources principales. Valeur des bénéfices santé — l'outil HEAT de l'Organisation mondiale de la santé, la norme internationale pour chiffrer la mortalité évitée par la marche et le vélo, dont la mise à jour 2024 évalue le vélo à assistance électrique comme catégorie à part entière. Réduction de la mortalité — étude de cohorte sur 264 000 Britanniques (UK Biobank), Université de Glasgow, BMJ 2017 : environ 41 % moins de décès prématurés, 45 % moins de cancers et 46 % moins de maladies cardiaques chez les navetteurs à vélo (résumé de l'université). Le vélo électrique comme véritable activité physiqueObservatoire de la prévention, Institut de cardiologie de Montréal (2026) : intensité modérée à vigoureuse, bienfaits cardiovasculaires significatifs, et davantage de jours actifs par semaine que les cyclistes classiques. Coûts canadiens de l'inactivitéParticipACTION (≈ 3,9 G$/an en coûts de soins de santé) et Agence de la santé publique du Canada (≈ 6,8 G$ pour l'économie canadienne en 2009). Valeur par kilomètre parcouru — étude Transport & Mobility Leuven pour le Bénélux (≈ 1 € de bénéfice collectif par km à vélo, surtout grâce à la santé) et analyse des données de Copenhague (Gössling, Ecological Economics, 2015), couverte notamment par Le Soleil. Productivité et absentéisme — étude TNO (Pays-Bas, 2009) : les navetteurs à vélo réguliers prennent ≈ 1 jour de congé maladie de moins par année (résumé) ; étude finlandaise sur 28 485 employés municipaux, Scandinavian Journal of Medicine & Science in Sports : 8 à 18 % moins de risque d'absence chez les navetteurs actifs, l'effet le plus marqué portant sur les absences longues (résumé).