1. La demande suit l'infrastructure

L'idée reçue veut que le vélo soit un choix de mode de vie, réservé aux sportifs ou aux étés doux. Les données disent autre chose : la part du vélo monte, parfois vite, dès qu'une ville construit des voies sécuritaires et les entretient. À Montréal, le nombre de déplacements à vélo sur l'île a augmenté d'environ 57 % entre 2008 et 2013, et le déploiement rapide du Réseau express vélo (REV) a transformé l'achalandage de certains axes en quelques mois seulement.

Une précision honnête s'impose pour bien lire ces chiffres. On cite souvent « 15 % à Montréal » : c'est en réalité un objectif que la Ville vise dans ses arrondissements centraux d'ici une quinzaine d'années. La part modale actuelle du vélo pour les déplacements y est plutôt de l'ordre de 3 à 4 %. Nous ne nous appuierons donc pas sur ce 15 % montréalais : la vraie question n'est pas « les gens de Québec veulent-ils rouler ? », mais « qu'est-ce qui les en empêche aujourd'hui, et le projet le règle-t-il ? ».

2. Le test grandeur nature : Oulu, en Finlande

Il existe une ville qui répond presque parfaitement à la question. Oulu, environ 200 000 habitants, est située à 160 km du cercle arctique : cinq mois de neige, des froids qui descendent à −25 voire −30 °C — un climat au moins aussi dur que celui de Québec, et plus froid que nos hivers typiques. Pourtant, le vélo y est un mode de transport ordinaire, toute l'année.

Oulu — indicateur Valeur Lecture
Part modale annuelle (tous déplacements)≈ 22 %Plus d'un déplacement sur cinq
Part modale en plein hiver≈ 12 %À −25 °C, le visage au vent
Part modale estivale (déduite)≈ 30 %Implicite : l'année se moyenne à 22 %
Résidents qui roulent au moins occasionnellement≈ 77 %Des tout-petits aux aînés
Infrastructure≈ 950 kmVoies séparées, déneigées en priorité

Oulu obtient ces résultats en surface, sans aucun tunnel, dans un climat plus rigoureux que le nôtre. La conclusion des spécialistes qui ont étudié le phénomène est sans détour : ce qui garde les gens chez eux l'hiver, ce n'est pas le froid ni la neige, mais l'absence d'infrastructure entretenue. Interrogés sur leur secret, les planificateurs d'Oulu répondent simplement : de bonnes voies et un entretien hivernal sérieux.

Deux enseignements. D'abord, le vélo d'hiver à Québec n'est pas un rêve : c'est un résultat d'ingénierie et d'entretien. Ensuite — et c'est crucial pour rester réaliste — même la meilleure ville cyclable d'hiver au monde, qui fait tout bien, plafonne autour de 22 % sur l'année. La météo n'est donc pas la seule barrière. Toute cible sérieuse doit se situer en dessous de ce plafond, pas au-delà.

3. Ce que la surface règle déjà — et ce qu'elle ne réglera jamais

Soyons honnêtes, car c'est ce qui rend l'argument crédible : deux des obstacles classiques à Québec ne nécessitent pas de tunnel.

Le tunnel doit donc justifier son coût non pas sur ce que la surface fait déjà, mais sur ce qu'aucune piste de surface ne peut offrir, même parfaitement aménagée :

À cela s'ajoute un flot continu, sans arrêt ni feu rouge, donc des temps de parcours prévisibles. La valeur du tunnel, c'est cette marge au-dessus d'un réseau de surface maximisé, dans ces dimensions précises.

4. Mesurer la cible dans la bonne unité

C'est ici que la plupart des comparaisons dérapent. Le 22 % d'Oulu est une part des déplacements (des trajets). L'objectif du projet — 100 000 usagers intensifs et 100 000 usagers occasionnels — est une part des personnes (200 000 sur les ~600 000 résidents à moins de ~1,5 km (à pied ou en autobus), soit 33 %). Les deux ne sont pas comparables tels quels. Pour juger honnêtement la cible, il faut la traduire en trajets.

Posons d'abord cette base, une fois pour toutes — tout le reste en dépend. Un « déplacement » (ou trajet), c'est un parcours d'un point A à un point B : aller au travail en est un, en revenir un deuxième. Les quelque 600 000 résidents proches du réseau font chacun de l'ordre de 2,5 déplacements par jour — travail, études, école, courses, loisir, visites. Sur une année :

600 000 personnes × 2,5 déplacements/jour × 365 jours ≈ 550 millions de déplacements par an dans la région du réseau, tous modes confondus (auto, autobus, marche, vélo).

C'est ce total — et non le nombre d'habitants — qui sert de dénominateur chaque fois que cette page parle de « part des déplacements ». Viser 10 % signifie donc que de l'ordre de 55 millions de ces trajets se feraient par le tunnel plutôt qu'en auto, en autobus ou à pied. Le tableau ci-dessous part de l'autre bout — les usagers — et retombe sur le même 10 %.

Segment Usagers Trajets/an (hypothèse) Trajets/an
Usagers intensifs (aller-retour quotidien)100 000≈ 500≈ 50 M
Usagers occasionnels (loisir, week-ends, tourisme)100 000≈ 75≈ 7,5 M
Trajets sur le réseau≈ 57,5 M
Déplacements totaux du bassin (tous modes, ≈ 2,5/pers./jour)600 000≈ 915≈ 550 M
Part modale équivalente (des trajets)≈ 10 %

≈ 10 % des déplacements

Une fois ramenée à la même unité qu'Oulu, la cible du projet correspond à peu près à son niveau hivernal (≈ 12 %) — et reste bien en dessous de sa moyenne annuelle (≈ 22 %). Autrement dit, on ne demande pas un exploit : on demande moins que ce que la ville la plus froide du monde réussit déjà, en surface — alors que le tunnel y ajoute le confort thermique, l'absence de verglas et la séparation totale d'avec l'auto. La cible est prudente, pas héroïque.

5. Un tracé dessiné sur la densité de population

Une part modale ne se réalise que si les trajets « tiennent » dans le réseau. C'est pourquoi le tracé n'a pas été dessiné le long des grands axes routiers, mais directement par-dessus la densité de population, pour maximiser le nombre de déplacements dont les deux extrémités tombent près d'une entrée.

À ~1,5 km
≈ 600 000

Résidents à distance raisonnable du réseau — à pied, ou en autobus jusqu'à une entrée.

À moins de 1 km
480 000

Personnes vivant à moins d'un kilomètre d'un trajet du réseau.

À moins de 2 km
700 000

Bassin élargi, pertinent à l'ère du vélo électrique.

Carte de densité de population de la région de Québec avec le tracé du réseau de tunnels superposé en rouge et les liaisons Québec-Lévis en jaune
Tracé proposé (rouge) superposé à la densité de population de la région de Québec : les lignes suivent les zones les plus denses (bleu à violet) pour capter le maximum de déplacements. En jaune, les liaisons Québec–Lévis assurées par navettes. Fond de carte : densité de population mondiale (EC JRC & CIESIN).

La logique est simple : plus un corridor est dense, plus de gens y ont à la fois leur domicile et leur destination près de la ligne. La densité est donc le mécanisme qui transforme « des gens qui aimeraient rouler » en « des trajets que le tunnel dessert vraiment ».

6. La variable qui décide de tout : l'origine-destination

Oulu règle la question de la volonté : oui, les gens roulent quand les conditions le permettent. Il reste alors une seule vraie inconnue, et elle n'est ni culturelle ni climatique — elle est géométrique : combien de déplacements quotidiens du bassin ont leurs deux bouts près de 150 km de réseau ? Cela ne dépend pas des préférences, mais de l'endroit où les gens habitent et se rendent.

C'est aussi pourquoi ce sont les 100 000 usagers intensifs qui comptent le plus : ce sont leurs trajets quotidiens qui portent l'amortissement du capital. Les usagers occasionnels apportent des revenus et de l'adhésion, mais peu de trajets. Toute l'économie du projet (détaillée dans la page des coûts) repose donc sur cette question d'origine-destination — qu'aucun argument ne peut trancher sur papier.

7. Une cible prudente, validée par étapes

Plutôt qu'un chiffre unique, voici une fourchette encadrée par la référence d'Oulu. Elle situe honnêtement la cible entre le creux hivernal et la moyenne annuelle de la meilleure ville cyclable d'hiver au monde.

Tous les chiffres reposent sur une même base : les quelque 600 000 résidents proches du réseau font ensemble de l'ordre de 550 millions de déplacements par année, tous modes confondus (auto, autobus, marche, vélo). La part des déplacements est la fraction de ce total qui emprunte le tunnel ; le nombre d'usagers est le nombre de personnes nécessaires pour la produire. Ce sont deux façons de dire la même cible, reliées par le nombre de trajets sur le réseau (colonne du milieu) — et non deux quantités à multiplier l'une par l'autre.

Scénario Part des déplacements régionaux Trajets/an sur le réseau Usagers requis (intensifs + occ.) Lecture par rapport à Oulu
Prudent≈ 5 %≈ 29 M≈ 100 000
50 000 intensifs + 50 000 occ.
Sous le creux hivernal d'Oulu
Médian (cible du projet)≈ 10 %≈ 57 M≈ 200 000
100 000 intensifs + 100 000 occ.
≈ niveau hivernal d'Oulu
Optimiste≈ 18 %≈ 101 M≈ 350 000
175 000 intensifs + 175 000 occ.
≈ moyenne annuelle d'Oulu

Pourquoi on ne peut pas extrapoler ce tableau à « 100 % = 2 millions d'usagers » : le pourcentage porte sur des trajets, pas sur des personnes, et il n'y a que ~600 000 personnes près du réseau. Même si chacune devenait cycliste, le plafond tournerait autour de 30 % des déplacements — le niveau estival d'Oulu — car une large part des trajets (longues distances, transport de charges, destinations hors réseau) ne peut pas se faire à vélo. Le tableau n'a donc de sens que dans sa plage réaliste de 5 à 18 %. La répartition intensifs/occasionnels 50/50 est illustrative, et « 200 000 usagers » ne signifie pas 200 000 navetteurs quotidiens : la moitié roulent peu.

Surtout, le projet ne demande à personne de parier 11,2 G$ sur une prévision. Il propose de mesurer d'abord. La Phase 1 — un tronçon central de 15 km reliant Sainte-Foy, l'Université Laval et le Vieux-Québec, pour environ 1,2 G$ — sert précisément de test : on y observe la part modale réelle du corridor une fois le réseau en service.

Le seul juge fiable. Si la Phase 1 s'approche des 10–12 % de trajets que suppose le modèle, la demande n'est plus une hypothèse à défendre : c'est une donnée mesurée, suffisante pour justifier la suite du réseau. Si elle reste sous la barre, on l'aura appris pour 1,2 G$ plutôt que pour 9,5. C'est ainsi qu'un grand projet se dérisque.

8. Conclusion

La demande pour un réseau cyclable souterrain à Québec est crédible, et on peut le dire sans exagérer. La part du vélo répond à l'infrastructure (Montréal, et surtout Oulu, qui roule par −25 °C en surface). L'hiver et les côtes sont déjà solubles — par le déneigement et le vélo électrique — ce qui recentre la valeur du tunnel sur ses avantages réellement exclusifs : la séparation totale d'avec l'automobile, qui s'attaque à la vraie barrière qu'est la peur du trafic ; l'abri complet contre la pluie, le vent, les orages et le froid, 365 jours par année ; et l'élimination du verglas. Mesurée dans la bonne unité, la cible équivaut au niveau hivernal d'Oulu, sous sa moyenne annuelle : prudente, pas héroïque. La seule variable qui décide de tout — la géométrie des trajets — ne se tranche pas par l'argumentaire, mais par la Phase 1. Bâtir 15 km, mesurer, puis décider.

Télécharger l'étude de marché complète (PDF)

Sources principales. Oulu (Finlande), ville où l'on pédale toute l'année, même sous la neige : Euronews (environ un déplacement sur cinq à vélo, 12 % l'hiver), étude évaluée par les pairs, PLOS One (2025) sur le potentiel du vélo en climat froid, et BicycleDutch (18 % des déplacements à vélo dans la région d'Oulu, 22 % au centre-ville, plus de 40 % des trajets scolaires), ainsi que l'Urban Cycling Institute (données Traficom 2023 : dans la plupart des villes finlandaises, le vélo chute de 70 à 80 % l'hiver ; Oulu, elle, maintient environ 10 % des déplacements en plein hiver).